POINT DE VUE Cédric Villani , mathématicien, Médaille Fields 2010 Nous oscillons sans cesse entre idées reçues et réalités sur l’intelligence artificielle. Il est difficile de prévoir à quel point cette révolution technologique bouleversera notre quotidien et notre civilisation. Le point de vue de Cédric Villani. ChatGPT bluffe par la qualité et la pertinence de ses réponses. Est-il pour autant « intelligent » ? Un être intelligent est un être qui pense, réfléchit, utilise son vécu et ses sensations pour analyser un problème et trouver une voie. Son esprit se met en route avec une attitude active. ChatGPT ne fait rien de tout cela. Il n’est ni plus ni moins qu’une formule mathématique, sophistiquée certes, qui s’appuie sur un corpus de textes et qui renvoie, grâce à des outils statistiques, une réponse appropriée. Il n’a pas d’inconscient, il n’a pas de conscience, il n’a même pas de volonté : c’est juste, au sens mathématique du terme, une fonction. Nous, humains, ne sommes pas une fonction : nous avons notre pensée et une existence indépendamment d’une question qui nous serait posée. Alors que ChatGPT est juste une machine à répondre à des questions. Mais le sens du développement de l’IA est aujourd’hui brouillé à dessein par beaucoup, à commencer par les grands patrons américains de la Tech, dont la vision politique ou philosophique est un cauchemar. C’est l’occasion de rappeler que parmi les dizaines de grands modèles de langage (LLM), le projet français Mistral tient la route et est très bien construit. Ses concepteurs ont bien plus conscience des grands enjeux de sobriété et une vision du monde très saine. Quels sont les rapports de force autour de l’IA ? Poser la question en ces termes est capital. Ces rapports de force sont économiques, politiques, médiatiques, etc. Et assez classiques : ils visent le contrôle du marché, de la publicité, de la propagande, l’accès aux politiques et au pouvoir. Ces problématiques, omniprésentes depuis des siècles, ont mené à des régulations, des lois antitrust, etc. Si les autorités américaines ne le font pas pour l’IA, c’est parce qu’elles sont en quête de domination mondiale et en guerre économique avec la Chine. Une coopération européenne est indispensable pour les compétences et la souveraineté dans ce secteur stratégique. L’IA sert la bataille économique classique, elle transforme aussi la guerre : des enjeux impactant notre vie quotidienne. L’Europe est bien placée sur la recherche mais elle est en retard en tant que puissance industrielle. L’IA s’appuie sur trois grandes infrastructures : télécommunications, stockage des données et calcul rapide. Pour les deux premiers, l’Europe est très dépendante des États-Unis et de l’Asie. Nous avons besoin d’une politique industrielle volontariste. Faut-il craindre un contrôle des citoyens par l’IA ? Comment conserver une convivialité de l’outil, sans y être asservis ? Le premier risque, c’est l’asservissement de l’Homme par l’Homme. Cela peut aller du contrôle de ses propres citoyens à l’espionnage : les scandales révélés par Snowden ou Assange en montrent l’ampleur. Il y a aussi un risque d’asservissement par l’outil s’il devient indispensable à force d’être utilisé. Or, il pourrait se retrouver aux mains de quelques-uns, être piraté… Mais le risque le plus immédiat, c’est la perte de motivation. Quand certains experts écrivent : « Ne faites plus d’études », ils encouragent les jeunes à ne plus développer leur cerveau. Nous devons lutter contre cela. Des humains qui réfléchissent moins sont moins libres, deviennent manipulables et corvéables à merci… Motiver nos jeunes est un vrai enjeu. Quant au mot « convivialité », dans l’histoire de la philosophie de la technique, il évoque les travaux d’Ivan Illich : la distinction entre les outils conviviaux, qui nous rendent meilleurs et avec qui on fait équipe, et les autres, nous dominant, nous rendant moins intelligents, moins actifs, moins heureux. Pour préserver cette convivialité, chacun de nous doit se poser des questions : ai-je vraiment besoin de ce service ou me fait-il perdre mon temps voire mon indépendance ? Quel regard portez-vous sur l’impact écologique de l’IA ? Il est calamiteux : les moins sont bien plus forts que les plus. Parmi les moins figurent la consommation énergétique, celle des matières premières, l’impact carbone, la consommation d’eau, etc. Et il y a les effets indirects : l’IA se met au service des grandes industries polluantes, elle encourage le productivisme et le consumérisme mondial, la production de déchets, elle capte les capitaux. Les investissements verts sont sacrifiés et l’IA y participe grandement. Mais des effets positifs existent aussi et on ne manque pas de talents prêts à les mettre en œuvre. Avec de la volonté, ils pourraient être très puissants : meilleure compréhension des phénomènes, optimisation énergétique, diagnostics, bilan des populations animales et végétales, modélisation de pollutions, anticipation météorologique… L’IA aidera les humains à réparer la planète, à condition qu’ils le veuillent vraiment. Pourquoi ce titre « L’IA : utopie dystopique » pour votre série de podcasts ? Dans les grands récits, on trouve d’habitude soit une utopie soit une dystopie. Mais avec l’IA, on a les deux à la fois. Même dans les discours des fous furieux qui courent après les milliards en attirant le buzz. Un jour, ils prétendent que l’IA va détruire l’humanité, le lendemain, qu’elle va faire de nous des dieux ! Utopie et dystopie sont entremêlées parce que, dans ce grand projet, demeure l’ambivalence de l’humanité : à la fois, il nous aidera et à la fois, il donnera des armes plus puissantes pour les conflits entre humains, ou encore aboutira à notre asservissement technologique volontaire. Nul ne sait où cette folle aventure nous mènera. On entend dans les cercles d’entreprises : « On commence à comprendre un peu mieux l’IA, mais il y a quand même quelque chose qui nous échappe : c’est quoi le plan ? » Au début, dans les années 1950, c’était un projet scientifique bien défini pour mieux comprendre l’intelligence et la cognition. Aujourd’hui, il n’y a pas de plan ! Le projet a échappé à ceux qui le développaient pour l’amour de la science. Insaisissable, polymorphe, l’IA se renouvelle sans cesse, va là où on ne l’attendait pas, parfois à la stupéfaction des spécialistes, comme pour la résurrection des réseaux de neurones en 2012. Aujourd’hui, on se demande quand la bulle éclatera, tant l’investissement américain atteint des niveaux stratosphériques, insoutenables. L’IA va de coup de théâtre en coup de théâtre. Sujet fascinant aussi par sa transversalité, sujet total. 11 / CDSCOPE
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